Israéliens et Palestiniens : sociétés et cultures contemporaines

Equipe de recherche Axe 3 – Israéliens et Palestiniens : sociétés et cultures contemporaines

Le CRFJ a su trouver une place originale et un positionnement novateur dans le champ des études pluri-disciplinaires sur les sociétés israélienne et palestinienne contemporaines, leurs relations complexes à l’espace israélo-palestinien et la recomposition rapide qui y affecte les identités collectives. Dans une région du monde où les acteurs produisent d’abondants, voire d’assourdissants, discours sur eux-mêmes, la recherche française et européenne accueillie au CRFJ apporte un éclairage alternatif sur les mutations contemporaines. Le caractère transversal de bien des processus et mutations étudiés, à l’échelle de territoires qui sont à la fois intégrés et morcelés, souligne la pertinence pour le CRFJ de travailler à la fois sur Israël et les Territoires palestiniens.

1. Construction, déconstruction et déplacement des identités en Israël

Depuis 2011, Florence Heymann mène un programme de recherche sur les mutations des identités religieuses au sein de la société israélienne. L’un des objectifs centraux de ce programme a été poursuivi en 2014 : étudier sur le terrain les mouvements vers plus de religiosité dans la sphère orthodoxe, ceux d’un passage de la sphère séculière à l’orthodoxie (hazara bi-techouva) et, en contrepoint, les passages dans la direction opposée, de l’ultra-orthodoxie vers la laïcité (hazara be-sheela) ou de la néo-orthodoxie vers un traditionalisme vague (phénomène des “anciens religieux”, datlashim). L’approche qualitative, conduite à partir d’un travail de terrain intensif, d’interviews, d’observation participante et d’anthropologie visuelle, devrait permettre de dresser un tableau plus complexe que ceux donnés par les enquêtes récentes. S’agissant des déplacements entre sphère religieuse et laïque, le travail a porté sur deux groupes de jeunes garçons et filles qui ont choisi de quitter le monde religieux — deux groupes en rupture, mais deux mondes étrangers l’un à l’autre : les premiers sont ceux qui “retournent à la question” (hozerim bi-sheela), qui ont fui l’univers des ultra-orthodoxes (haredim) ; les seconds, les “ex-religieux” (datlashim), comme ils se définissent eux-mêmes, sont nés et ont été élevés dans le sionisme religieux moderne (ha-tsionout ha-datit).

L’actualité de la revendication d’une identité “orientale” (mizrahi) au sein de la société israélienne a également suscité des enquêtes novatrices. Dans le cadre d’un projet post-doctoral intitulé “Le printemps est-il arrivé ? Écrivains israéliens d’origine mizrahi entre religion, littérature et politique”, Dario Miccoli s’est interrogé sur les points communs et les différences entre les trois premières générations d’écrivains mizrahi, dans leur relation à l’identité et à la religiosité juives, ainsi qu’à la mémoire ethnique, dans le contexte politique et social d’Israël et du Moyen-Orient. La lecture des romans, l’analyse des revues de littérature et de poésie, les entretiens avec des poètes et des écrivains ont permis de mettre en évidence l’importance du passé juif au Moyen-Orient, ses legs persistants, mais aussi comment les écrivains de la deuxième et de la troisième génération ont construit un espace alternatif au-delà du canon littéraire de l’hébreu, mobilisant la mémoire familiale, le sentiment d’appartenance ethnique et l’engagement dans la contestation sociale.

Arrivée au CRFJ en novembre 2014, Miléna Kartowski-Aïach a commencé sa recherche (entretiens, analyse de performances artistiques) dans le cadre d’une thèse en anthropologie inscrite à l’Université Aix-Marseille (Lisa Anteby-Yemini dir.) sur “La troisième génération des juifs mizrahim en Israël et leurs mouvements de revendication identitaire et de lutte sociale à travers la création artistique contemporaine”.

2. L’espace israélo-palestinien : eau, mobilités, pauvretés

La question de l’eau, de sa gestion et son utilisation, au cœur des travaux de Julie Trottier (DR2), est l’un des enjeux majeurs dans l’articulation de l’espace israélo-palestinien. Ses recherches portent à la fois sur la construction sociale et politique du discours des sciences de l’eau, sur la construction politique de la gestion concrète de l’eau à des niveaux d’échelle variant du très local au global, et sur l’articulation entre le discours scientifique sur l’eau et les interactions sociales et politiques qui déterminent sa gestion. Coordinatrice du projet De Terres et d’Eaux (TERREAU) financé pour quatre ans par le programme Agrobiosphère de l’ANR depuis janvier 2013, J. Trottier dirige les travaux de terrain dans les Territoires Palestiniens et est responsable de la tâche 4 qui analyse la co-construction des dispositifs de production agricole et des discours scientifiques concernant la terre et l’eau. Ce projet prend en considération neuf régions au développement économique très différent en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie. Il permet ainsi d’intégrer l’étude de l’eau et de la terre en Palestine dans le cadre plus large des bouleversements du foncier et de la gestion de l’eau au niveau global. Ce décloisonnement est bienvenu car la recherche sur la Palestine a souvent traité ses cas d’étude comme s’ils n’existaient que dans le vase clos du conflit israélo-palestinien. Il importe d’intégrer l’étude des bouleversements globaux qui affectent l’eau et l’agriculture palestiniennes tout comme ils les affectent ailleurs dans le monde. Depuis son arrivée au CRFJ, J. Trottier a effectué des recherches dans trois zones agro-écologiques palestiniennes : Ein el-Beida, Kardala, Bardala ; Thinnabe ; Habla. Dans ce dernier cas d’étude, la présence du mur de séparation a permis d’intégrer dans l’enquête la question de l’éclatement foncier qu’il a induit, les nouvelles formes de flux de travailleurs et de contrôle de mouvements qu’il a engendrées en Cisjordanie ; le rôle joué par le mur dans le développement de nouveaux fronts pionniers internes et leurs conséquences ont aussi pu être mis en évidence.

Dans le cadre d’une thèse de doctorat en anthropologie inscrite à l’Université de Milano-Bicocca (M. Van Aken dir.) et à l’EHESS (D. Fassin dir.) sous le titre “At the borders of friendship. Morality, work and survival in an Israeli-Palestinian space”, Chiara Pilotto a poursuivi ses enquêtes de terrain à l’échelle du village d’al-Walaja, sur les transformations de la mobilité et de l’intimité dans l’espace frontalier Bethléem/Jérusalem. De janvier à juin 2014, elle a conduit des entretiens sur la dimension normative et morale de l’amitié, sur les conceptions de la vie et de la survie, sur l’éthique du travail. Elle a poursuivi dans ce cadre son enquête d’ethnographie sur les institutions palestiniennes en charge de la question du travail et l’analyse de l’activité de coordination israélo-palestinienne issue des Accords d’Oslo.

Dans le cadre d’un post-doctorat portant sur “Les barrières à la paix en Israël/Palestine. Temps, espace, mobilités et perception”, Ariel Handel a enquêté sur les régimes israéliens de séparation et leurs conséquences à la fois spatiales, sociales et politiques. L’hypothèse de travail est que cette politique n’est pas nécessairement organisée sur la base de lignes de séparation pré-existantes (la Ligne verte, principalement), mais qu’elle produit et réassemble des frontières entre les espaces et les populations. La première partie de la recherche a porté sur les dispositifs de séparation, de manière à étudier les outils et les régulations mis en œuvre pour séparer les populations au sein des Territoires palestiniens occupés, ainsi qu’entre les Territoires et Israël à l’intérieur de la Ligne verte. Au-delà des séparations visibles (barrages et check-points), le mécanisme de contrôle israélien a produit un régime d’espace-temps complexe pour contrôler les déplacements, imposant des régimes de temporalité distincts aux différentes populations selon leur statut au sein de l’espace israélo-palestinien. La seconde partie de la recherche a consisté en mettre en perspective ces régimes de séparation par des comparaisons à la fois historiques et contemporaines. Plutôt qu’avec l’apartheid, une comparaison pertinente peut être opérée avec la division des villes modernes entre espaces “normaux”, bidonvilles et gated communities, où la séparation est davantage fondée sur la mobilité et l’usage de l’espace, que sur des séparations physiques claires.

Dans le cadre d’un projet post-doctoral, Yoann Morvan a conduit tout au long de l’année 2014 une enquête ethnographique sur les pauvretés urbaines à Lod/al-Lydd, ville mixte juive-arabe. Le phénomène a été abordé à travers les rapports à la consommation et le pouvoir d’achat. L’étude effectuée auprès des différents espaces commerciaux de Lod (marché hebdomadaire, épiciers, supermarchés, centre commercial) a permis de montrer le caractère central des différentes formes de crédit, et par conséquent de la dette, dans la logique de subordination qui définit la pauvreté : des petits crédits à l’amiable chez l’épicier jusque l’usage immodéré des cartes de crédit dans les supermarchés et centres commerciaux. Une telle consommation endettée est au cœur d’un nouveau type de contrat social implicite en gestation, dont la sur-offre commerciale à Lod est un symptôme. À défaut d’autres modalités d’intégration (production, redistribution), ces crédits consommatoires y font figure de lien social minimal. De façon parallèle, une autre enquête a été conduite sur les supermarchés Rami Lévy situés en zone C de Cisjordanie. Le côtoiement d’Israéliens et de Palestiniens dans ces espaces commerciaux interroge de façon originale l’espace israélo-palestinien dans sa conflictualité.

Les commentaires sont fermés, mais vous pouvez toujours faire des rétroliens et des pingbacks.