Equipe de recherche – Axe 2 Histoire, Traditions, Mémoire

Cet axe regroupe l’ensemble des travaux conduits au Centre où prédomine la démarche historique, sans qu’elle soit jamais exclusive d’autres modalités d’enquête (études littéraires, sociologie, géographie). De l’Antiquité jusqu’à la formation de l’État d’Israël, ces travaux ont en commun d’interroger un seul et même espace, travaillé par des traditions religieuses plurielles et polarisé par Jérusalem.

1. Bible, judaïsme antique et culture grecque

Dans une tradition savante ancienne au CRFJ, étroitement associée à l’expertise et aux ressources de l’École biblique et archéologique française à Jérusalem, et bien intégrée au paysage académique israélien, les travaux sur l’histoire du texte biblique, sur le judaïsme du Second Temple et sur la littérature grecque de culture juive ont connu une actualité nouvelle en 2014 et d’importants développements en 2015.

Olivier Munnich, professeur de langue et littérature grecques à l’Université Paris-Sorbonne, titulaire de la chaire de littérature religieuse de l’Antiquité tardive, directeur de l’équipe Antiquité classique et tardive (UMR 8167 Orient & Méditerranée) est accueilli en délégation au Centre depuis le 1er septembre 2014.

L’essentiel de son activité de recherche a porté sur l’histoire littéraire du texte de Daniel-Septante, dont il est l’un des grands spécialistes : d’une part, une nouvelle étude la Syro-hexaplaire — traduction syriaque faite sur l’édition “hexaplaire” établie par Origène — centrée sur les corrections hébraïsantes faites par les scribes bilingues dans les manuscrits grecs ; d’autre part, une enquête sur l’origine des divergences des versions grecques de Daniel (dites “Septante” et “Théodotion”), qui remonteraient à un état antérieur au texte massorétique. Il a ouvert en outre de nouveaux chantiers autour de la polémique religieuse dans l’Antiquité, la valeur documentaire des textes patristiques sur l’histoire du judaïsme, l’hypothèse de “judaïsmes” parallèle au judaïsme rabbinique.

Olivier Munnich a enfin, par son travail et ses nombreux échanges, resserré les liens du CRFJ avec les collègues de l’ÉBAF, de l’Université Hébraïque de Jérusalem et de l’Université Bar-Ilan. Il a également permis au CRFJ d’initier de nouveaux projets en partenariat avec l’Université Paris-Sorbonne et le Labex RESMED, qui pourraient aboutir au cours de l’année académique 2015-2016.

2. Jérusalem : un siècle d’histoire et d’archéologie avant 1948

2.1. Programme ERC “Open Jerusalem”

Vincent Lemire, maître de conférences à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée (UPEM), a été accueilli en délégation au CRFJ jusqu’au 31 août 2014. Son projet de recherche “Open Jerusalem” (Opening Jerusalem Archives. For a connected History of Citadinité’ in the Holy City, 1840-1940) a été retenu par l’European Research Council (Starting Grants) et bénéficie d’un financement de l’ERC pour cinq ans (février 2014 – janvier 2019). Le CRFJ apporte son soutien logistique et scientifique au projet, dans le cadre d’une convention signée entre le CNRS et l’UPEM.

Le projet “Open Jerusalem” part d’un constat simple. Jérusalem est une des villes les plus intensément étudiées par les historiens. Mais la bibliographie disponible sur l’histoire de la ville sainte aux xixe et xxe siècles souffre de trois défauts majeurs : la plupart des études sont consacrées à l’histoire très contemporaine de la ville, après 1948 ; elles se concentrent sur ses aspects religieux et géopolitiques ; elles se limitent enfin le plus souvent à l’histoire d’une seule communauté, contribuant à l’élaboration d’un recit historique segmenté. Ces trois défauts contribuent au même résultat : l’histoire de Jérusalem est une histoire en miettes. Pour décloisonner les historiographies consacrées à Jérusalem, il faut trouver le moyen de désenclaver et d’interconnecter ses archives. Le premier obstacle est d’ordre géopolitique : la plupart des chercheurs qui travaillent sur Jérusalem, pour des raisons qui touchent à leur nationalité, à leur identité religieuse ou à leur engagement politique, ne peuvent physiquement pas accéder à l’ensemble des sources disponibles. Le second obstacle est d’ordre linguistique : la ville de Jérusalem a produit des archives dans une multitude de langues. Cette polyglossie globale, impossible à réaliser à l’échelle individuelle, est aujourd’hui à portée de main si on mobilise les outils de traduction, d’indexation et d’interconnexion des digital humanities. Le troisième obstacle renvoie aux conditions de structuration et d’inventaire des archives elles-mêmes : une grande partie des archives conservées à Jérusalem ne sont en effet que très peu ou très mal inventoriées. En plus d’être inaccessibles (à cause des obstacles frontaliers) et illisibles (à cause des obstacles linguistiques) pour la plupart des chercheurs, les archives de Jérusalem sont le plus souvent “invisibles”, puisqu’aucun inventaire robuste et structuré ne permet de percevoir ce que chaque fonds contient ou ne contient pas.

En 2014, le projet “Open Jerusalem” est entré dans sa première phase, qui vise à produire pour la première fois un panorama exhaustif des archives disponible sur la période 1840-1940, en rassemblant une équipe d’archivistes et de chercheurs post-doctorants pour produire des inventaires analytiques rigoureux dans les fonds non encore inventoriés, et en intégrant ces nouvelles données à un moteur de recherche commun, capable d’interroger l’ensemble des fonds mobilisés. Le CRFJ a accueilli cette année, outre une conférence de V. Lemire présentant le projet, les cinq premiers séminaires de recherche du projet (11 février, 20 mars, 8 avril, 7 mai, 18 juin) et la première réunion de l’équipe de recherche à Jérusalem (29 septembre).

2.2 L’histoire sociale de l’archéologie à Jérusalem au xxe siècle

Chloé Rosner, doctorante en histoire contemporaine sous la direction de Cl. Andrieu (Sciences Po) bénéficie depuis novembre 2014 d’une aide à la mobilité internationale du CRFJ. Dans le cadre d’une thèse consacrée à “L’histoire sociale de l’archéologie à Jérusalem au xxe siècle”, elle a commencé le dépouillement des Archives centrales de l’Université Hébraïque de Jérusalem : dossiers de la Chancellerie relatifs à l’archéologie entre 1926 et 1934 ; archives personnelles de certains archéologues ou historiens de l’art tels qu’Eliezer L. Sukenik (1889-1953), Leo A. Mayer (1895-1959), Michael Avi-Yonah (1904-1974) et Nachman Avigad (1905-1992). Elle a également consulté dans les Archives Weizmann la correspondance entre 1920 et 1930 de David Yellin (président de la Jewish Palestine Exploration Society) et de Chaïm Weizmann (président de l’Organisation sioniste puis premier Président de l’État d’Israël en 1949). Parallèlement, Chloé Rosner a conduit ses premières interviews de personnalités importantes du domaine (A. Ben-Tor, A. Demgsky, I. Finkelstein, A. Mazar, R. Reich).

2.3 Jérusalem dans la longue durée

Julien Loiseau et Vincent Lemire ont contribué à l’ouvrage Jérusalem, ville trois fois sainte (sous la dir. de G. Martinez-Gros) publié par le MUCEM en lien avec ses collections permanentes (paru en mai 2015).

3. La formation de l’État d’Israël : nouveaux éclairages

Danny Trom (CR1, CNRS-EHESS) est affecté au CRFJ depuis le 1er septembre 2014. Il a depuis cette date commencé à mettre en œuvre son projet de sociologie de l’État intitulé “Configuration critique et réalisation. Étude sur la création de l’État d’Israël”. Le projet repose sur l’hypothèse que le cas de l’État d’Israël, celui aussi du sionisme politique dont il est le produit, ont constitué une expérimentation politique que l’Europe a effectuée sur elle-même. Le sionisme politique, issu de l’expérience négative de l’État en Europe, a transporté un rapport contrarié à la souveraineté, ce qui a eu pour effet l’indétermination de l’État juif proclamé précipitamment sous la pression des circonstances. Les premiers repérages des archives à exploiter ont été effectués, accompagnés d’un programme de lecture intensif de littérature secondaire et d’une série de rencontres informelles avec des collègues israéliens afin de discuter des hypothèses de ce travail et de circonscrire les matériaux les plus adéquats afin de le mener à bien.

Yann Scioldo-Zürcher (CR1, CNRS) est affecté au CRFJ depuis le 1er septembre 2014. Dans le sillage de ses travaux sur l’histoire des migrations postcoloniales des populations des territoires maghrébins sous autorité française, il enquête désormais sur les trajectoires migratoires et les reconfigurations connues par les populations juives marocaines venues s’établir en Israël. Cette étude a été initiée en 2014 avec le projet “Jewish Moroccan Migrations Field in Israel” mené en partenariat avec le Pr. Yaron Tsur (Université de Tel-Aviv). La migration des Juifs marocains est exemplaire pour comprendre les formes de reconfigurations connues par des populations à la fois anciennement colonisées et contraintes à une rapide acculturation sociale. L’enquête porte sur les conséquences sociales et spatiales de la politique dite “du bateau au village” qui a organisé la migration des Juifs maghrébins en Israël, en palliant l’absence de données de recensement par l’étude quantitative de documents de l’Agence juive (listes d’embarquement et de débarquement des Olims). Ces données sont croisées avec les documents de la douane israélienne (conservés aux Archives centrales sionistes) qui indiquent les lieux de destination de ces migrants, non libres de leur première implantation, et installés en fonction des objectifs de peuplement que l’État s’est fixés. In fine, il s’agira de réaliser un Atlas géograhique et social des aliyot.

Eliezer Schilt, doctorant en histoire contemporaine sous la direction de Renée Poznanski (Université Ben-Gurion), a bénéficié de mai à juillet 2014 d’une aide à la mobilité internationale de la Fondation Bettencourt-Schueller. Dans le cadre d’une thèse consacrée à “Juifs et chrétiens en France après 1945 : acteurs et enjeux du rapprochement”, cette période de recherche lui a permis d’approfondir le positionnement des acteurs du rapprochement judéo-chrétien, particulièrement autour de leur engagement par rapport à la naissance de l’État d’Israël et ses conséquences. Deux pistes ont été suivies, que les archives consultées à Jérusalem (Archives centrales sionistes, Archives de l’État d’Israël, Archives municipales de Jérusalem, Archives de Notre-Dame de Sion, Archives privées d’André Chouraqui) ont permis de documenter. La première concerne les relations entre les acteurs du dialogue judéo-chrétien (réunis dans l’Amitié judéo-chrétienne) en France et les communautés religieuses en Israël et en Palestine, catholiques en particulier. La seconde se rapporte aux implications de l’État d’Israël dans le dialogue judéo-chrétien en France. Les personnalités issues de la hiérarchie catholique qui se rendent à Jérusalem sont souvent invitées par les autorités israéliennes qui multiplient ainsi les contacts indirects avec le Vatican.